Il y avait une fois à Venise, à quelques pas du ghetto juif, un petit moulin à vapeur particulièrement remarquable qui tournait à toute vitesse.

C’était l’époque de l’occupation autrichienne et, par la volonté des Habsbourg, un pont de chemin de fer et une longue voie ferrée allaient relier, inexorablement et à jamais, Venise au continent.

Il faut dire que la machine à vapeur, à la suite de la révolution industrielle, n’était déjà plus une nouveauté au milieu du 19ème siècle.

Ce qui rendait ce moulin vénitien très particulier était, avant tout, l’édifice qui l’abritait: une belle église désacralisée flanquée de son clocher, qui avait appartenu au couvent de San Girolamo jusqu’aux réaffectations napoléoniennes.

En 1840, Federico Oexle, un riche entrepreneur allemand résidant à Venise, avait acheté ces bâtiments à une vente publique afin de les transformer en usine.

Venise, Eglise de San Girolamo

Venise, Eglise de San Girolamo

Étonnament surprenante était la machinerie installée à l’intérieur: un moulin à cylindres métalliques, breveté en 1834 et apporté à Venise par deux techniciens suisses, Hans Stucky et Gaspare Studer, cela faisant alors de cette usine le moulin le plus moderne d’Italie.

Depuis toujours, on moulait les céréales en utilisant des meules en pierre. C’était encore ainsi presque partout, du moins en Europe.

À Venise, au contraire, dans cette vieille église répartie en cinq étages, les élévateurs faisaient monter de lourds sacs de blé et les grains descendaient du haut pour être nettoyés, aérés et moulus, doucement, plusieurs fois, par ces cylindres en métal disposés à différentes hauteurs.

Les farines et semoules produites étaient particulièrement fines, de haute qualité et résistantes aux longs voyages. On pouvait donc les exporter facilement même dans des pays lointains, tel que le Brésil.

Pendant les longs mois du siège autrichien et de la résistance héroïque de Venise en 1848 et 1849, ce moulin continua à fonctionner sans arrêt, grâce à l’habileté d’Oexle, de Stucky et des autres meuniers. On moulait le grain issu du produit de la contrebande et parvenu dans la ville assiégée en cachette, la nuit. De grosses balles de coton, empilées sur des échafaudages placés tout autour, le protégeaient des bombes ennemies, et une équipe de pompiers surveillait jour et nuit ce quartier de Cannaregio.

Venise, Eglise de San Girolamo la nuit

Venise, Eglise de San Girolamo la nuit

En 1870 le moulin de San Girolamo fermait ses portes. Entre temps Hans Stucky louait deux moulins à la campagne. Il était aidé dans cette aventure par son fils aîné Giovanni, qui avait beaucoup appri en visitant les grands moulins sur le Danube.

Quelques décennies plus tard, Giovanni deviendra l’homme le plus riche de Venise, après avoir ouvert sur l’île de la Giudecca une grande usine capable de produire jusqu’à 2500 quintaux de farine par jour.

Venise, Buste de Giovanni Stucky, situé dans la cour de son moulin à la Giudecca, maintenant hôtel 5 étoiles

Venise, Buste de Giovanni Stucky, situé dans la cour de son moulin à la Giudecca, maintenant hôtel 5 étoiles

Mon récit se termine ici.

Si vous êtes intéressés par l’histoire du moulin de Giovanni, aujourd’hui le grand hôtel Hilton Molino Stucky, je vous conseille de lire le beau livre de Lavinia Cavalletti intitulé Les Stucky de Venise: une dynastie de meuniers de Manin à Mussolini, qui a inspiré ce post.

Venise, le Moulin Stucky

Venise, le Moulin Stucky

Et si vous avez envie de visiter Venise hors des sentiers battus, vous pouvez aisément me contacter ainsi que mes collègues de BestVeniceGuides: nous aurons toujours quelques itinéraires insolites et secrets à vous proposer dans notre ville, à jamais unique.

 

Donatella Frezza
BestVeniceGuides
dfrezza@live.it

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