L’ecroulement de la Libreria Marciana sur la Place Saint Marc: La Sérénissime République de Venise et l’architecture à « l’antica »

Juin 14, 2018 | architettura, histoire | 0 commentaires

Le 18 décembre 1545, quand la construction de la Libreria Marciana sur la Place Saint Marc à Venise avait rejoint la quatrième/cinquième arcade, une partie de la voute en berceau qui couvrait la salle de la bibliothèque s’écroula ruineusement.

Titien, Portrait du Doge Andrea Gritti, Washington D.C., National Gallery of Art , photo de Wikimedia

Titien, Portrait du Doge Andrea Gritti, Washington D.C., National Gallery of Art , photo de Wikimedia

La Bibliothèque avait été l’expression de la volonté du doge Andrea Gritti, qui envisagea de donner à la Place Saint Marc une nouvelle image à l’antique, à « l’antica ». Pourquoi une bibliothèque? Parce qu’on avait des livres, en grand nombre et d’une valeur énorme: c’étaient les manuscrits grecs et latins donnés à l’église de Saint Marc par le cardinal Bessarion en 1468, sous la clause qu’ils resteraient gardés sur la Place Saint Marc.

Liber de causis, Lat. 288, fol. 2r, Venise, Bibliothèque Marciana

Liber de causis, Lat. 288, fol. 2r, Venise, Bibliothèque Marciana

Au début, ils avaient été rangés au Palais des Doges, mais en 1515 le Sénat décréta que l’on trouvasse pour ces manuscrits un lieu plus convenable. Gardiens de ces livres avaient été dès le commencement les Procurateurs de Saint Marc: l’une de leurs taches institutionnelles était en fait la sauvegarde de tout ce qui appartenait à l’église de Saint Marc. Les Procurateurs administraient aussi tous les biens immobiliers  qui appartenaient à l’église sur la Place Saint Marc, qu’ils louaient pour destiner les rentes à l’entretien et aux besoins de l’église.

J. Tintoret, Portrait du Procutateur Antonio Cappello, Venise, Galéries de l’Académie, photo de Wikimedia

J. Tintoret, Portrait du Procutateur Antonio Cappello, Venise, Galéries de l’Académie, photo de Wikimedia

Après le décret de 1515 les Procurateurs se retrouvèrent de plus en plus pressés par le Sénat (et de surcroît par le doge): ils ne devaient plus seulement garder les livres, mais ils devaient même bâtir à leur frais un nouveau édifice pour les abriter, et cet édifice devait être magnifique, afin de donner à la place l’aspect d’un forum ancien, comme à Rome et à Athènes.

Lorsque l’architecte florentin Jacopo Tatti, nommé le Sansovino arriva à Venise de Rome et devint responsable de l’entretien de la Place Saint Marc, les Procuratori se trouvèrent forcés d’accepter. Certes, quelques-uns d’entre eux avaient des doutes: ils se sentirent forcés de trahir leurs devoirs institutionnels à l’égard de Saint Marc, en détournant une partie des recettes de l’église pour la nouvelle bibliothèque, mais leur résistance fut enfin brisée.

J. Tintoret, Portrait de Jacopo Sansovino, Florence, Gallerie degli Uffizi, photo de Wikimedia

J. Tintoret, Portrait de Jacopo Sansovino, Florence, Gallerie degli Uffizi, photo de Wikimedia

Sansovino choisit pour modèle la Basilique Emilia, ancien bâtiment qu’il avait étudié et plusieurs fois dessiné pendant ses années à Rome, et qui lui sembla convenable pour sa splendeur, mais aussi bien parce que la garde des manuscrits requérait des mesures anti-incendie. Venise, la cité bâtie sur la vase, a développé une architecture fondée sur la légèreté et sur l’économie: murs minces, planchers en bois et toits à chevrons, proies faciles pour le feu.

Les romains, au contraire, avaient bâti des édifices doués de grandes voutes en maçonnerie, et ils avaient su en contenir les poussées grâce à de puissants murs d’épaisseur considérable. Ils coutaient chers, les édifices de cette sorte, ils avaient des prix fabuleux, mais l’argent n’était pas un problème pour la Rome ancienne, qui drainait des richesses incommensurables venant de l’empire entier.

Tivoli, Villa Adriana, détail, photo de Wikimedia

Tivoli, Villa Adriana, détail, photo de Wikimedia

Venise était riche aussi, bien sur, mais d’une richesse qui n’était pas comparable  à celle de la Rome antique : à Venise, de bâtir à « l’antica » signifiait au XVI siècle primo, que l’on devait travailler sur les sols peu consolidés de la lagune, et dans les espaces resserrés , exigus, qui seuls étaient disponibles à l’intérieur de la cité médiévale; secondo, que l’on devait réussir à faire des économies.

Venise, Place Saint Marc, Libreria Marciana et Loggetta

Venise, Place Saint Marc, Libreria Marciana et Loggetta

Sansovino commença par l’angle du coté du clocher de Saint Marc, où il posa pour les fondations de robustes planchers de chêne rouvre, sur lesquels il bâti la première partie de la voute en berceau pour une salle de la largeur de bien 11 mètres. Et les épaulements? La Libreria est un bâtiment isolé, il n’y avait rien qui pourrait faire de contrefort; et Sansovino bâti des murs minces, de l’épaisseur de 1/14 de la largeur de la salle. Selon les règles suivies au XVI siècle, il s’agissait d’une dimension convenable pour un toit à chevrons, sans poussée, mais pas pour une voute, tout le monde le savait! Et Sansovino? Mais bien sur il le savait lui aussi, on ne parle pas d’un incapable malavisé. Et donc pourquoi?

Padoue, Chapelle des Scrovegni, photo de Wikimedia, Maxresdefault

Padoue, Chapelle des Scrovegni, photo de Wikimedia, Maxresdefault

Au cours du Moyen Age on avait aussi bâti des voutes en berceau, même si plus étroites, comme par exemple la Chapelle des Scrovegni à Padoue; pour contenir les poussées on utilisait alors des chaines en fer, et justement à cet expédient se voua Sansovino, mais avec une différence substantielle.

La salle de la bibliothèque devait recevoir une décoration d’une richesse extraordinaire, et Sansovino songea peut-être qu’une telle splendeur serait troublée par la présence dans la salle de dizaines de chaines en fer; de plus , les romains n’avaient jamais utilisé des chaines, que faire?

Venise, Libreria Marciana, Salle de la Bibliothèque

Venise, Libreria Marciana, Salle de la Bibliothèque

Inventif et audacieux comme il l’était, Sansovino conçut un système de chaines enfoncées dans la maçonnerie de la voute. Comment pouvons-nous le savoir, si la voute s’est écroulée? Par bien des indices, parmi lesquels la présence encore aujourd’hui de chaines de cette sorte dans la maçonnerie de la voute (bien plus étroite) du porche de la Libreria.

Il s’agissait d’un escamotage, un compromis pour recréer la grandeur des Anciens, mais à prix bas, en économie, et il se révéla malheureusement un système tout à fait inefficace, puisque la voute s’effondra.

Sansovino, considéré responsable de la ruine, fut condamné à rebâtir à ses frais la couverture, non plus en maçonnerie, mais à chevrons, selon la tradition vénitienne.

Venise, Libreria Marciana, gravure 1831

Venise, Libreria Marciana, gravure 1831

Qu’est-ce que nous devons en penser? Que Sansovino était un incapable? Mais non, tout au contraire! Sa voute était un grand essai de la plus moderne technologie, et s’il est facile aujourd’hui de comprendre que son système de chaines ne pouvait pas fonctionner, il ne l’était pas du tout à ce temps là: ça fut seulement au XIX siècle que la science qui étudie et résout ces problèmes structurels se développa.

Cet effondrement fut pour Sansovino une terrible leçon de réalisme: lui qui était arrivé à Venise en étalant l’audace qui lui arrivait de sa culture, fut forcé de comprendre, comme dut l’écrire son ami Pietro Aretino à propos de l’écroulement de la voute, que « les habits des architectures antiques ne se conviennent pas aux dos des modernes. »

 

Maria Colombo
BestVeniceGuides.it
www.facebook.com/storiedivenezia
www.venises.it

Sources:
Giulio Lupo, “Gli abiti de le architetture antiche non si confanno ai dossi de le moderne”: il crollo della volta della Libreria Marciana di Jacopo Sansovino, in “Rassegna di Architettura e Urbanistica” 84/85, 1995
Manfredo Tafuri, Ricerca del Rinascimento, Einaudi 1992, in particolare l’Epilogo lagunare. Jacopo Sansovino dall’inventio alla consuetudo.