Les Carmes Déchaux à Venise et leur église: première partie

Jan 15, 2019 | Arts, églises, familles aristocratiques, histoire, jardins | 0 commentaires

Vous voulez parier ? Y a-t-il encore un lieu de paix et de tranquillité à Venise ? Incroyable, à deux pas et au beau milieu du chaos des arrivées à la gare, les Carmes Déchaux, avec leur église et leur jardin, offrent un silence « sonore » et une beauté inimaginables et insoupçonnables.

C’est à partir du XVIIe siècle qu’un groupe de Carmes Déchaux s’est également installé à Venise. Les Déchaux sont une nouvelle branche, fondée par Sainte Thérèse de Jésus née à Avila en 1515, assistée de Saint Jean de la Croix (tous deux du XVIe siècle), et issu du plus grand groupe de Carmes.

À l’origine au XIIe siècle après J.C., il s’agissait d’ermites, dans la Palestine de l’époque ; arrivés en Europe à la fin du siècle, ils sont devenus un Ordre mendiant dédié et adressé non seulement à eux-mêmes, mais également aux autres, pour être mieux acceptés par l’Église et la Papauté.

Les ermites des Carmes vivaient sur le Mont Carmel où le prophète Élie, comme eux également ermite, avait vécu bien avant eux (IXe siècle avant J.C.) ; selon la légende, le mont était aussi fréquenté par Marie, Mère de Jésus.

Tous les Carmes lui ont toujours été particulièrement dévoués au point de lui dédier leur première petite église sur le Carmel, à elle, qui -enfant- allait avec ses parents sur cette montagne non loin de Nazareth pour en admirer la beauté.

En fait, le terme Karmel signifie en hébreu jardin et, par extension, il a été utilisé par les auteurs sacrés pour désigner une terre paradisiaque riche en eau et en plantes, tout comme le Carmel l’est encore aujourd’hui.

Arrivés à Venise (en 1633) après avoir vécu dans différents quartiers de la ville, les frères ont réussi à acheter, avec l’aide de familles locales, le quartier de l’église actuelle – dédiée, et ce n’est pas par hasard, à S. Maria di Nazareth – et le jardin. En effet, il s’agissait d’une plus grande superficie, car le jardin actuel est presque divisé par deux en raison de la construction de la gare de chemin de fer au milieu du XIXe siècle.

Des « nouvelles » familles riches de Venise présentes – pour des raisons de travail – dans la zone alors périphérique de la nouvelle propriété des religieux, sont proches de la nouvelle sensibilité, du nouveau credo et du nouveau message de l’Ordre du Carmel.

Tout d’abord, ce ne sont donc pas celles de la noblesse séculaire, bien connues, mais les Mora, les Lions Cavazza, les Tasca, les Flangini, les Gussoni, les Lumaga, etc. Toutes ne rejoindront pas le patriciat vénitien au cours des années 1600 ; il s’agissait de familles de Vicence ou de Bergame, de Chypre, de Valteline ou d’autres réalités. Certaines d’entre elles seront ensuite enterrées à l’intérieur de l’église grâce à leur mécénat.

À celles-ci se sont ajoutées, grâce à la proximité des nobles vénitiennes à la sensibilité et au message de Sainte Thérèse de Jésus, les familles patriciennes de tradition ancienne et toujours d’une grande richesse telles que les Badoer, les Venier, les Contarini, les Valier, etc. Il s’agissait souvent de diplomates liés aux grandes cours d’Espagne, de France ou de la Papauté, donc avec une connaissance précise et actualisée de ce que proposaient les Déchaux, de leur message mystique, porteur d’une nouvelle sensibilité de foi, de transformation sociale et d’autres encore.

L’église des Déchaux, l’une des plus riches de la ville, montre clairement la présence – même ostentatoire – de toutes ces familles, avec des marbres de toutes sortes, un véritable spectacle de beauté incorporé dans les pierres et dans la création artistique (photo 1, photo 2 et photo 3).

Photo 1: devant d’autel du Carmine ou de la Sainte Famille

Photo 2 voûte de la chapelle de Saint Sébastien avec le contraste entre le marbre blanc de Carrare, le rouge de France, le vert de Gênes et le noir de Belgique

Photo 3 côté gauche du presbytère avec des sibylles en marbre de Carrare et rouge de France sur les parois

Parmi les marbres les plus répandus se trouvent la brèche de Seravezza (Lucca), tout le long de la nef, et le magnifique rouge de France (photo 4 et photo 5).

Photo 4 lesènes (pilastres) et dalles de marbre de la nef en marbre de Ser(r)avezza, Lucques

Photo 5 colonnes torsadées du maître autel, toutes recouvertes de rouge de France (= rouge de Languedoc)

Ensuite, on a le marbre noir de Belgique, très précieux, de deux chapelles dessinées par Longhena (photo 6 et photo 7), et le vert antique de Gênes, le vert antique de Thessalie, la brèche jaune de nos montagnes du Trentin (photo 8), le bardiglio gris, sans oublier le blanc de Carrare, et encore beaucoup d’autres.

Photo 6 Chapelle de Saint Sébastien, parrainée par la famille Venier, en marbre noir de Paragon (Belgique) et blanc de Carrare

Photo 7 Chapelle de Saint Jean Baptiste, financée par la famille Mora dont le fondateur est enterré sous l’autel ; rigoureuse, solennelle et relativement spartiate pour l’époque baroque ; celle-ci aussi comme la précédente en marbre noir de Belgique et blanc de Carrare

Photo 8 la corniche jaune en marbre Brentonico, du Trentin, entourée de marbre vert ancien de Thessalie, encadre l’ange Gabriele par Torretti ; sous l’étagère, inscription qui nous rappelle Manin, le dernier doge de Venise, mécène enterré dans la chapelle

De toute évidence, une décoration privilégiée est dédiée aux deux saints fondateurs de cette branche de l’Ordre, Sainte Thérèse – grande mystique – (photo 9) et Saint Jean de la Croix (photo 10).

Photo 9 autel avec l’extase de Sainte Thésèse par Merengo (Meyring) ; les colonnes monolithiques sont en rouge de France ; le petit ange en-dessous rappelle avec une inscription le tribut de dévotion des nobles matrones vénitiennes de la congrégation de Sainte Thérèse, enterrées dans la chapelle même

Photo 10 statue de Saint Jean de la Croix, en marbre de Carrare pas encore nettoyée de la poussière séculaire ; le mur du fond de la niche est en jaspe, un marbre très précieux ; détail de la chapelle qui lui est dédiée

C’est précisément la chapelle de Sainte Thérèse qui montre l’habileté de nos maîtres vénitiens des XVIIe et XVIIIe siècles, parmi lesquels le grand Tiepolo (photo 11 et photo 12).

Photo 11 voûte de la chapelle de Sainte Thérèse représentée en habit de carmélite (tunique marron, cape blanche et voile noir). Il est intéressant de remarquer que Thérèse regarde vers le bas, vers les fidèles et non pas, comme cela se produit habituellement dans les glorifications des saints, vers le haut

Photo 12 incrustation de marbre de la façade de l’autel avec Thérèse qui écrit (elle sera proclamée par la suite docteur de l’église)

Tiepolo est également présent dans la Chapelle du Crucifix avec les symboles de la Passion clairement identifiables lorsque le soleil est généreux (photo 13 et photo 14).

Photo 13 anges de Tiepolo avec la couronne d’épines et le manteau rouge de Jésus, détail de la fresque de la chapelle du Crucifix

Photo 14 un autre détail de la fresque de Tiepolo ; en-dessous, le petit ange à la pince, au-dessus, le petit ange avec l’éponge et le fouet, à gauche, le petit ange avec la lance du centurion, en haut à droite, le linceul

Mais même les maîtres les moins connus sont étonnants : les anges des frères Domenico et Giuseppe Valeriani, présents non seulement dans le presbytère (photo 15), mais également dans le chœur derrière l’autel principal (photo 16 et photo 17), attirent notre attention. Ce sont des visions du paradis, de la Trinité, des vertus que nous voyons peintes dans le chœur pour la contemplation des frères Déchaux, les mêmes que nous avons vu représentées dans l’église.

Photo 15 coupole du presbytère avec des anges des frères Valeriani, fresque

Photo 16 abside du chœur des frères : ascension des anges dans les nuages ​​en direction de la Trinité, autre fresque des frères Valeriani

Photo 17 Père Eternel en gloire ; la calotte du chœur aussi est recouverte de fresques par les frères Valeriani

Dans l’église, les thèmes sont ceux sur lesquels Sainte Thérèse a attiré l’attention et donc l’objet de la dévotion des fidèles, comme par exemple la centralité de l’humanité de Jésus et de sa passion comme sur les fresques de Tiepolo, les vertus évangéliques, ou la présence des anges (photo 18). Mais en plus des nombreuses références offertes par les sculptures, les peintures ou les fresques, c’est dans la valeur attribuée à la nature que le génie de cette Sainte se manifeste aussi de manière concrète.

Photo 18 voûte de la Sainte Famille ou Manin, fresque de Dorigny, avec des anges exaltant le Saint-Esprit

Sainte Thérèse mettra l’accent sur la relation entre prière et vie et donc sur la vie en tant que prière. Par conséquent, le travail de la terre est également prière.

Ce qui pour les autres ordres religieux, ont été les cloîtres, qui au Moyen Âge et pendant des siècles, ont représenté le Paradis Terrestre, pour Thérèse c’est un coin de nature, une vue magnifique, un beau jardin ou un beau paysage (dans notre cas un beau jardin, auquel on a également ajouté une belle vue – aujourd’hui perdue – sur la lagune).

Depuis le début de leur installation sur le lieu qu’ils occupent depuis toujours à Venise, les Déchaux ont donc disposé d’un beau jardin qui reste aujourd’hui un précieux « unicum » dans ma ville. Un unicum à plusieurs points de vue : tout d’abord, c’est un jardin de Carmes Déchaux et il exprime donc selon la tradition toute leur attention thérésienne pour la nature ; ensuite, c’est un unicum du point de vue de la quantité d’herbes médicinales cultivées, malheureusement moins présentes dans d’autres jardins potagers de couvents vénitiens ; mais un unicum aussi d’un point de vue conceptuel, symbolique, allégorique et « mystique ».

Un jardin à découvrir sous tous ses aspects pour cette richesse extraordinaire et qui fera l’objet de la seconde partie de cet article.

A bientôt donc !

 

Loredana Giacomini
BestVeniceGuides
loredanagiacomini@gmail.com