Deuxième partie: Les Carmes Déchaux à Venise et leur jardin

Fév 17, 2019 | jardins, jardins cachés, jardins potagers, santé, Venise insolite | 0 commentaires

Reprenons donc le discours là où nous l’avons laissé.

Le jardin des Pères Carmes Déchaux a été restauré il y a quelques années (2014) et se développe rapidement ; il est régulièrement entretenu, aimé et vécu par les frères et peut également être apprécié par ceux qui, accompagnés d’une guide, aimeraient le visiter (photos 1, 2, 3, 4, 5 et 6).

Photo 1 à l’entrée un magnifique palmier chinois ou de Fortune nous accueille (Trachicarpus Fortunei), originaire d’Asie, il est appelé ainsi en l’honneur du botaniste écossais à qui il est dédié

Photo 2 prolongement de l’entrée du jardin

Photo 3 vue du jardin en hiver ; pendant cette période, toutes les herbes médicinales ne poussent pas, de telle sorte que certains parterres sont utilisés comme une extension du potager

Photo 4 vue d’ensemble du jardin sous la neige

Photo 5 jardin d’été avec les courgettes au premier plan

Photo 6 autre perspective du jardin d’été montrant des hauteurs progressives vers le bosquet

On l’appelle ainsi le « jardin mystique » en référence à chaque élément de la prédication de Sainte Thérèse. Le terme »mysticòs », c’est-à-dire mystérieux, fait référence à un niveau de connaissance qui ne peut être expliqué de façon rationnelle.

Le jardin implique des études numérologiques dont je ne parlerai pas maintenant, mais il est intéressant de savoir que les parterres sont au nombre de sept (qui ne se souvient pas des sept sacrements, des sept péchés capitaux ou des sept vertus – entre théologiennes et cardinales?), que les oliviers sont au nombre de treize (Jésus et les douze apôtres), que les arbres fruitiers seront – quand le parterre sera complété – quarante comme le nombre de jours passés par Moïse sur le Sinaï ou par Jésus dans le désert.

Le PREMIER des sept parterres est représenté par une PELOUSE D’HERBE VERTE, symbole de bienvenue, semblable à un champ vénitien. À Venise, toutes les places portent encore aujourd’hui le nom de « campi », car il en était ainsi (à la seule exception de la place Saint-Marc où le campo a été très vite recouvert de briques) jusqu’à il y a encore quelques siècles ; donc lieux de rassemblement, d’échange et de présences diverses (photos 7, 8 et 9).

Photo 7 espace d’herbe en direction du couvent avec le beau noyer à gauche et les conifères à droite

Photo 8 autre perspective de la pelouse à droite en bas ; au premier plan le bassin du pyrèthre, particulièrement utile comme antiparasite

Photo 9 partie de la pelouse, suivie des parterres d’herbes médicinales et le reste du jardin ; il est intéressant de remarquer que les hauteurs augmentent de la pelouse, aux herbes médicinales, au potager, à la vigne, au verger et ainsi de suite jusqu’au bosquet dans un ravissant crescendo altimétrique

Le DEUXIÈME est un véritable triomphe de PLANTES MÉDICINALES. Le soin du corps avec des herbes, développé depuis des siècles et particulièrement pratiqué dans les couvents ouverts à l’hospitalité des pèlerins et des malades (à commencer par Saint Benoît au VIe siècle), il a reçu une grande impulsion lors des Croisades et n’a plus ensuite été abandonné. Pour cette longue tradition également, les herbes médicinales ont toujours eu une grande importance dans les couvents des Carmes.

Ce parterre met en évidence la sagesse ancestrale de la pharmacopée, redécouverte par l’homéopathie d’aujourd’hui ; il est divisé en neuf petits parterres bordés de traverses, pour rappeler l’invasion de la gare dans l’ancien potager.

Chaque petit parterre fait référence au traitement de différentes maladies, par ex. de la peau (calendula et bardane photo 10), du cœur (agripaume cardiaque et échinacées photos 11 et 12), de la respiration (rhubarbe photos 13 et 14) etc. Parmi les plantes utilisées pour produire des baumes, nous avons la violette et la verveine (photo 15). Mais le plus grand des neuf petits parterres accueille la plante médicinale la plus connue de notre jardin, la mélisse moldave, dont les propriétés ont été expérimentées pendant des siècles. Les frères Carmes ont diffusé une préparation à base de mélisse officinale depuis 1600 en France, à Paris, et de mélisse moldave (photo 16) à partir du XVIIIe siècle à Venise.

Photo 10 parterre avec le calendula et la bardane au premier plan ; le calendula est une plante typiquement méditerranéenne qui guérit les blessures grâce à ses propriétés cicatrisantes. La bardane est également utilisée pour la peau, pour traiter l’acné, la dermatite et l’eczéma ; en arrière-plan, dans le même parterre, une variété de mauve

Photo 11 l’agripaume (Leonurus cardiaca), dont on utilise les feuilles, est particulièrement indiquée pour la tachycardie et le traitement de l’hypertension

Photo 12 l’échinacée a des propriétés antibactériennes, antivirales et anti-inflammatoires ; elle est donc particulièrement indiquée contre les rhumes et les problèmes de refroidissement en général, dont les états grippaux

Photo 13 en plus de son utilisation comme laxatif pour le traitement de la constipation chronique, la rhubarbe rouge est associée à une réduction de la demande en oxygène du cœur ; son action hypotensive diminue donc le rythme cardiaque en le régulant ; ici les grandes feuilles cachent les côtes rouges

Photo 14 feuilles rondes de rhubarbe sauvage

Photo 15 aperçu du jardin avec les feuilles des violettes odorantes à gauche, la verveine rouge et la verveine mauve à droite, toutes au premier plan

Photo 16 la splendide couleur intense de la mélisse moldave

En raison de la multiplication des contrefaçons d’autres magasins d’épices, nos Carmes ont obtenu le privilège de la production (=brevet) du gouvernement de la République (Inspecteurs de la Santé Publique) en 1754 et depuis lors, la production de mélisse se poursuit, même si la distillerie a été transférée.

Une petite bouteille d’eau de mélisse est à portée de main dans de nombreuses habitations à Venise ; ma grand-mère l’avait toujours avec elle et j’ai suivi son exemple. Elle peut être utilisée en cas de stress, de maux de tête, de problèmes digestifs, d’insomnie, d’irritation du colon etc.

Le TROISIÈME parterre est le véritable potager, LE POTAGER ALIMENTAIRE ; dans le passé, il servait de nourriture pour les frères qui, comme leurs ancêtres ermites, se nourrissaient presque exclusivement de légumineuses et de légumes (en plus des fruits des bois, ici présents dans d’autres espaces qui leur sont dédiés).

Évidemment, le potager est différent en hiver ou en été (photos 17, 18 et 19), avec des produits toujours beaux à voir et bons à déguster; une partie d’entre eux sont vendus, à (moins de) km zéro, dans le petit magasin du couvent.

Photo 17 quelques produits du potager recouverts de neige

Photo 18 vue du potager, avec les courgettes au premier plan à gauche et les tomates en arrière-plan

Photo 19 une autre vue du potager

Le potager réalise la demande de Dieu présente dès les premières pages de la Bible, de garder la terre, de la cultiver, de la travailler, de bien l’entretenir et de ne pas l’abandonner à elle-même.

Le QUATRIÈME parterre est le VIGNOBLE (photo 20) ; il a toujours existé dans ce jardin, mais les vignes étaient vieilles et le Consorzio Vini Venezia, également actif dans la préservation de la production viticole des couvents vénitiens, a aidé, avec des études et des fonds, à reconstruire ce qui existait déjà, en renouvelant le vignoble. Le raisin est tellement important qu’il s’étend également le long des axes principaux (photos 21 et 22).

Photo 20 les belles rangées du vignoble

Photo 21 grappes de raisin le long de l’axe gauche

Photo 22 grappes de raisin le long de l’axe gauche, détail

Le Malvasia (Malvoisie), dont le très rare de Sitges, est le maître parce qu’il pousse bien sur un sol sableux, mais il existe aussi d’autres vignes, par exemple des raisins Bianchetta et Manzoni, le porte-greffe Kober et bien sûr le raisin appelé Terre promise ne manque pas, appelé comme ça car il a été importé par un frère au début du siècle dernier.

Les grappes de ces vignes sont toutes différentes les unes des autres, à l’œil et au goût, et les grains sont plus ou moins gros, ronds ou ovales, très proches ou espacés.

Le vin que j’ai goûté est très spécial, intéressant et, comme nos vins de la lagune, différents de tous les autres vins du monde. La production est absolument limitée mais quelques rares bouteilles sont en vente pour diffuser le plaisir de la dégustation et le savoir. Et dans cette optique, les frères ont également participé pour la première fois à Vinitaly 2018, l’un des plus grands événements au monde consacré au vin.

Je ne m’attarderai pas sur l’importance des vignes et du vin omniprésents dans les évangiles et dans la tradition de l’Église (d’ailleurs : l’eucharistie sous les deux espèces, Jésus véritable vigne, etc.), mais sur un aspect que j’aime beaucoup et le vin représente, celui de la « gratuité », car il n’est ni nécessaire ni indispensable à la vie ; en plus d’égayer toutes nos tables, cette « gratuité » est symboliquement extensible à tout ce qui permet une meilleure qualité de vie même si ce n’est pas une condition de survie.

Le CINQUIÈME parterre est le VERGER (photos 23 et 24). Non seulement ses fruits sont importants pour la vie, mais ils nous rappellent la générosité de la terre et sa reproduction. Certains des arbres déjà présents au même endroit ont été conservés, comme pour les vignes, tandis que d’autres qui étaient répartis dans le jardin ont été replantés ; D’autres très jeunes ont été rajoutés et d’autres encore le seront au nombre de quarante dans le but de rappeler, par exemple les quarante jours du déluge universel.

Photo 23 vue du verger

Photo 24 autre vue du verger avec poirier au premier plan

Ce sont des fruits liés au territoire : pêches et nectarines (photo 25), poires de toutes sortes, figues, pommes de différentes qualités (photo 26), prunes dont la variété des mirabelles (photos 27 et 28), cerises et nèfles (photo 29), etc.

Photo 25 belles nectarines qui ressemblent à de la porcelaine laquée

Photo 26 un des pommiers du verger

Photo 27 branche de prunier ou prunier sauvage qui, après la chute, a planté de nouvelles racines pour continuer à vivre

Photo 28 variétés de prunes « mirabelles »

Photo 29 néflier commun (= Mespilus germanica, car diffusé par les Romains en Allemagne) à ne pas confondre avec celui bien connu d’origine asiatique (= Eriobotrya japonica) et, à gauche, un autre prunier à très gros tronc

Le SIXIÈME parterre, l’OLIVERAIE (photo 30), fait référence grâce à la résistance et à la capacité de « renaissance » de l’olivier, que l’on croyait éternel, au symbolisme sacré qui n’est pas uniquement chrétien. L’olivier, symbole chrétien de la paix (Noé et la réconciliation avec Dieu), était précieux pour l’huile utilisée dans le domaine du sacré et du profane, pour les lampes à huile et les onguents ; elle est toujours utilisée dans l’Église pour toutes les onctions sacramentelles. Importante pour l’alimentation dans le passé comme aujourd’hui, elle reste à la base de nombreuses cuisines. Dans notre oliveraie, les douze oliviers rapprochés rappellent les apôtres, et celui qui est isolé rappelle Jésus.

Photo 30 aperçu de l’oliveraie ; en arrière-plan à gauche le petit temple de Longhena

Le SEPTIÈME parterre, le BOIS, présente les arbres liés à la tradition chrétienne ; par ex. le saule pleureur rappelle la légende du saule qui abaisse ses branches et qui ne se lèvera plus jamais pour aider Jésus tombé (photo 31) ; ou bien le tamaris rappelle la manne qui nourrissait les Juifs dans le désert (photo 32), ou le Cercis Siliquastrum (avec ses longues gousses) appelé populairement l’arbre de Judée qui est lié, selon la légende, à la trahison de Judas et peut-être à sa pendaison. Jésus l’a libéré de toute culpabilité en lui permettant de s’habiller de magnifiques fleurs au printemps avant la floraison des autres arbres.

Photo 31 saule pleureur au printemps

Photo 32 tamaris

Il y a d’autres parties du jardin intéressantes qui seront mentionnées à une autre occasion, mais il faut au moins parler de la PERGOLA DE ROSES menant à la chapelle de la Vierge bordée – en continuité avec le thème du bois – du parterre dédié à la PASSION du Christ (photo 33) où l’arbre de la couronne d’épines, appelé épine du du Christ (photo 34), est fondamental en continuité et comme référence précise avec les thèmes présents dans l’Église.

Photo 33 roses rouges à la mémoire de la passion de Jésus

Photo 34 épine du Christ ou Paliurus spina-Christi : on remarque les épines très longues et pointues de cet arbre qui n’est pas appelé ainsi par hasard car, selon la légende, il aurait fourni les épines pour la couronne de Jésus

Le chemin, qui était central, est devenu – à cause de sa transformation au milieu du XIXe siècle – latéral de gauche ; cependant, dès le début, les frères avaient accepté une variante par rapport à la tradition vénitienne, en le faisant terminer non pas avec un casino (=salon de thé ou bibliothèque), mais avec la chapelle de la Vierge précédée d’une pergola de roses très blanches (photos 35 et 36).

Photo 35 pergola avec roseraie – encore jeune – de roses fée des neiges ; la pergola mène au petit Temple avec la grotte de Madonna

Photo 36 fée des neiges de la pergola

Le jardin mystique est fascinant même pour ceux qui ne sont pas mystiques ou qui ne le sont pas encore. Il ouvre à la contemplation de la nature merveilleuse également dans ses plus petites manifestations (photo 37) et – en plus d’être une occasion de repos, de paix pour la vue et de plaisir pour tous les sens – il offre des suggestions infinies de réflexion méditée.

Photo 37 fleurs de câpres ; la câpre est une plante qui n’a pas beaucoup de besoins et qui nous offre ses exquis boutons fermés, ou bien les fleurs élégantes comme celles-ci, ou les fruits, appelés câpres à queue, de forme plus allongée des boutons et également comestibles et appréciés.

 

Loredana Giacomini

BestVeniceGuides

loredanagiacomini@gmail.com