LE VERRE À VENISE ET LA PRIMAUTÉ DE LA CRÉATION DES LUNETTES DE VUE

Venise est connue dans le monde entier pour le verre, les verreries ainsi que les productions d’artisans et d’artistes liées à ce matériau. On sait peut-être moins que, parmi les nombreux records accumulés au cours des siècles, Venise a également eu celui de la création des lunettes de vue. L’importance d’une bonne vue et la solution à ses problèmes n’a été progressivement résolue qu’au cours des derniers siècles.

Les chercheurs se demandent depuis longtemps à qui revient le mérite de la fabrication des premières lunettes correctrices liées aux problèmes de vue. Aujourd’hui, cette primauté a tendance à être attribuée à Venise sur la base de témoignages, de documents et de peintures.

De toute évidence, on parlait d’optique depuis des siècles et des objets de grossissement et similaires étaient probablement connus depuis longtemps, déjà à l’époque gréco-romaine. Pline l’Ancien (1er siècle après J.C.) raconte que Néron regardait les spectacles des gladiateurs à travers une émeraude, et Sénèque, le précepteur de Néron, savait qu’une bouteille sphérique remplie d’eau agrandissait les images. L’Arabe Alhazen (fin du 10e siècle) avait compris et écrit que même un seul segment sphérique de verre les agrandissait. Alhazen a été traduit en latin au 12e siècle et cela a certainement contribué à faire les derniers pas dans la direction qui nous intéresse.

Dans la littérature et les arts médiévaux nous avons des informations sur l’existence de loupes avant le 13ème siècle, mais la différence entre la loupe et les lunettes est importante car la loupe se réfère à l’objet regardé tandis que les lunettes se réfèrent à l’œil. Contrairement à une loupe, les lunettes ne grossissent pas les objets, mais corrigent les défauts oculaires.

DOCUMENTS POUR L’IDENTIFICATION DE LA PATERNITÉ

Les capitulaires des Arts vénitiens de l’an 1300, qui se trouvent dans les Archives d’État de Venise, sont fondamentaux pour trancher la question de la paternité (ou la maternité) des premiers verres, qui, sous la rubrique « cristalliers » (c’est-à-dire cristallai, les artisans du cristal de roche) distinguent clairement les « verres pour les yeux » des « pierres de lecture » (les loupes en cristal de roche étaient appelées « pierres »). Dans le même document, le premier au monde trouvé à ce jour et concernant les lunettes, on interdit la falsification avec du verre de ce que les cristalliers faisaient avec du cristal de roche.

Dans un Capitulaire successif des Cristalliers, de 1301, toujours dans les archives vénitiennes, les verreries qui utilisent du verre pour les lunettes sont autorisées à travailler sans être accusées de contrefaçon. Ils ne devaient pas vendre le verre pour du cristal de roche mais préciser la différence entre les deux afin d’éviter une concurrence déloyale avec leurs collègues qui travaillaient le cristal de roche.

On ne peut peut-être pas exclure que le transfert des usines de verre de Venise à Murano en 1289, en plus d’éviter les incendies dans la ville, a également été imposé pour faciliter la vigilance sur les nouvelles découvertes, y compris celle des verres de lunettes fabriqués autour de 1285.

La Toscane, la région où l’Ordre Dominicain a eu une grande importance concernant la diffusion initiale des lunettes, a été l’autre région décisive pour leur production. Certains spécialistes du passé ont également essayé d’attribuer la paternité de la création des verres à la Toscane, mais il me semble maintenant clair que l’origine est vénitienne.

Dans la Chronique du Couvent Dominicain de Santa Caterina di Pisa, on dit que le frère Alessandro da Spina, décédé en 1313, savait « refaire ce qu’il avait vu faire » et « a fait les lunettes vues faire par d’autres » qui voulaient garder le secret de fabrication alors que lui, il l’a révélé.

Un autre document incriminé fait référence au discours, tenu à Florence en 1305 par l’un de ses frères du même couvent dominicain, le frère Giordano da Rivalto (village toscan), dans lequel le moine précise que l’art de la fabrication des lunettes a été trouvé environ 20 ans avant, par une personne qu’il connaissait et également à qui il avait parlé. Il est à exclure que l’inventeur soit son confrère Alexandre car il l’aurait mentionné avec fierté.

Cependant, on peut dire que la diffusion a eu lieu simultanément en Vénétie et en Toscane, régions désormais prêtes, et à partir de là, elle s’est étendue à l’Europe, en particulier en Allemagne et dans les Flandres, grâce tout d’abord aux vendeurs ambulants (photos 1 et 2), ensuite aux commerçants internationaux et enfin en orient grâce aux missionnaires.

Photo 1 acoramaglietti (= vendeur de bibelots) d'Annibale Caracci (ou Carracci), d’après une série d'environ quatre-vingts dessins représentant les métiers d'ambulants et d'artisans de rue dans sa ville natale, Bologne ; parmi les bibelots à vendre, miroirs et lunettes diverses ; Collection Vascellari STM33, Venise

Photo 1 acoramaglietti (= vendeur de bibelots) d’Annibale Caracci (ou Carracci), d’après une série d’environ quatre-vingts dessins représentant les métiers d’ambulants et d’artisans de rue dans sa ville natale, Bologne ; parmi les bibelots à vendre, miroirs et lunettes diverses ; Collection Vascellari STM33, Venise

 

Photo 2 vendeur de lunettes de Nicolas de Larmessin II, vers 1700 ; l'un des costumes grotesques de la célèbre famille française de graveurs et d'éditeurs ; Collection Vascellari STM72, Venise

Photo 2 vendeur de lunettes de Nicolas de Larmessin II, vers 1700 ; l’un des costumes grotesques de la célèbre famille française de graveurs et d’éditeurs ; Collection Vascellari STM72, Venise

PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS DE PERSONNES PORTANT DES LUNETTES

Jusqu’à présent, la première image dans le monde d’une personne portant des lunettes, vient de la région vénitienne, plus précisément de Trévise ; Trévise, ville très proche de Venise et avec laquelle elle avait un commerce important – du sel contre du bois et du fer pour les navires, ou contre du blé – était devenue vénitienne en 1339.

Les Dominicains du Couvent de San Nicolò di Treviso voulaient célébrer les plus éminents de leurs frères dans leur salle du Chapitre, parmi lesquels le frère Ugone di Provenza, peint par Tommaso da Modena en 1352 (photo 3). Le frère Ugone, premier Cardinal de l’Ordre, mort en 1262, a donc vécu un siècle avant l’auteur de la fresque, alors que les lunettes n’avaient pas encore été inventées. Cependant, le peintre a choisi de les représenter sur le nez du prélat pour lui attribuer le symbole de statut du savant.

Photo 3 reproduction sur le sol d'un magasin vénitien d'optique de Ugone di Provenza, fresque en cours de restauration dans la Salle Capitulaire du Couvent des Dominicains ; Église de San Nicolò, Trévise

Photo 3 reproduction sur le sol d’un magasin vénitien d’optique de Ugone di Provenza, fresque en cours de restauration dans la Salle Capitulaire du Couvent des Dominicains ; Église de San Nicolò, Trévise

Dans le même cycle de 1352, un autre Cardinal Dominicain, Nicolò de Rouen, est également représenté par le même peintre, avec un monocle, c’est-à-dire avec un verre correcteur rapprochée de l’œil et non pas de l’objet, et avec une fonction similaire à celle des lunettes (photo 4).

Photo 4 Nicolò di Rouen, reproduction d'une photographie grand format ; du cycle de la Salle Capitulaire (actuellement en cours de restauration) dans le Couvent des Dominicains de Trévise ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Photo 4 Nicolò di Rouen, reproduction d’une photographie grand format ; du cycle de la Salle Capitulaire (actuellement en cours de restauration) dans le Couvent des Dominicains de Trévise ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Pour rester en Vénétie, il existe également à Padoue diverses représentations de lunettes ; dans la Basilique de Sant’Antonio (chapelle de San Felice ou de San Giacomo) par exemple, un évêque, peint par un artiste de l’atelier d’Altichiero da Zevio, est représenté avec des lunettes, précédant 1370, selon les savants (photo 5).

Photo 5 évêque de la seconde moitié du 15e siècle dans la chapelle appelée San Felice (pour les reliques du Pape Félix II) ou San Giacomo (pour les récits de sa vie représentés sur les fresques). Parmi ceux qui ont travaillé dans la chapelle, il y a aussi le verrier Tommasino da Venezia ; Église de Sant’Antonio, Padoue ; photo de Fiona Giusto

Photo 5 évêque de la seconde moitié du 15e siècle dans la chapelle appelée San Felice (pour les reliques du Pape Félix II) ou San Giacomo (pour les récits de sa vie représentés sur les fresques). Parmi ceux qui ont travaillé dans la chapelle, il y a aussi le verrier Tommasino da Venezia ; Église de Sant’Antonio, Padoue ; photo de Fiona Giusto

Successivement, vers 1403-1404, la scène de la Pentecôte peinte par Konrad van Soest dans l’autel de la Passion à Wildung (Westphalie) montre un très bel apôtre avec des lunettes, Pierre. En 1466, un autre peintre allemand Friedrich Herlin a également peint deux personnages avec des lunettes dans le polyptyque de Rothenburg, à la fois le prêtre Siméon dans la scène de la Circoncision du Christ et, dans la prédelle, Saint Pierre (photo 6).

Photo 6 Friedrich Herlin : Saint-Pierre avec des lunettes articulées, photo de la gravure de la prédelle de l'Église Saint-Jacques de Rothenburg ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Photo 6 Friedrich Herlin : Saint-Pierre avec des lunettes articulées, photo de la gravure de la prédelle de l’Église Saint-Jacques de Rothenburg ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Au 15e siècle, le plafond (restauré en 2011-2012) de la Sala dell’Albergo de la Scuola de la Charité, aujourd’hui Galeries de l’Académie, a été très joliment décoré ; l’un des quatre évangélistes, Saint Jean, est représenté avec une belle paire de lunettes articulées sur son bureau (photo 7).

Photo 7 Saint Jean l’Évangéliste, détail du plafond en bois figuré de la Sala dell’Albergo ; salle XXIV des Galeries de l'Académie, Venise

Photo 7 Saint Jean l’Évangéliste, détail du plafond en bois figuré de la Sala dell’Albergo ; salle XXIV des Galeries de l’Académie, Venise

Cependant, pour voir notre patron Saint Marc avec ses lunettes, non portées mais proches de lui dans son armoire, il faut visiter l’Église de la Mattarella, à quelques kilomètres de Venise (photo 8).

Photo 8 Marco est représenté avec le lion au-dessus de l'armoire et les lunettes accrochées à l'intérieur du meuble, Église de la Mattarella, Municipalité de Cappella Maggiore (TV) ; photo de Franco Bianchi

Photo 8 Marco est représenté avec le lion au-dessus de l’armoire et les lunettes accrochées à l’intérieur du meuble, Église de la Mattarella, Municipalité de Cappella Maggiore (TV) ; photo de Franco Bianchi

Plus tardive, c’est la représentation de Saint-Pierre avec des lunettes, comme toujours cette fois-ci également associée à Saint-Paul, de Carlo Crivelli (vers 1490) dans les Galeries de l’Académie de Venise, tableau non exposé actuellement. L’image de Pierre est malheureusement partiellement effacée, mais on peut encore voir très nettement la tête du Saint avec des lunettes. Crivelli, né à Venise, représente à plusieurs reprises les saints équipés de la récente invention ou de l’étui correspondant ; on peut voir par exemple, exposée dans les Galeries, la peinture sur bois de San Emidio (photo 9), une partie du polyptyque créé par Carlo avec son atelier vers 1485.

Photo 9 Carlo Crivelli et atelier : polyptyque de San Rocco, San Sebastiano, San Emidio e Beato Jacopo della Marca ; panneau avec San Emidio, vers 1485 ; Galeries de l’Académie, Venise

Photo 9 Carlo Crivelli et atelier : polyptyque de San Rocco, San Sebastiano, San Emidio e Beato Jacopo della Marca ; panneau avec San Emidio, vers 1485 ; Galeries de l’Académie, Venise

Même les auteurs successifs n’échapperont pas à la tentation de représenter des lunettes, comme Vittore Carpaccio dans les funérailles de Saint Jérôme à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, où, à la fois l’imposant personnage en train de lire, courbé et avec un bâton, à la gauche du Saint décédé, ainsi que le moine sur la droite, portent tous les deux des lunettes (photo 10).

Photo 10 Vettore Carpaccio : Funérailles de Saint Jérôme, détail ; le moine à droite du Saint lit avec ses lunettes et l'étui qui les contient est suspendu à sa ceinture ; Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise

Photo 10 Vittore Carpaccio : Funérailles de Saint Jérôme, détail ; le moine à droite du Saint lit avec ses lunettes et l’étui qui les contient est suspendu à sa ceinture ; Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise

La tablette à l’huile de Ludovico Mazzolino dans la collection Cini (San Vio, Venise) est de quelques années plus tard : il s’agit de la première des trois Circoncisions de l’auteur (faite vers 1520), (les deux autres se trouvent aux Offices et au Kunsthistorisches Museum) et elle montre, à l’extrême droite, un personnage avec des lunettes.

Entre-temps, d’autres figures avec des lunettes avaient été peints à Florence et ailleurs, parmi lesquels par exemple, avant 1470, le Saint Jérôme de Domenico Ghirlandaio se trouvant dans l’Église d’Ognissanti. De nombreuses représentations ont ensuite diffusé la « magie » des verres et/ou des lunettes, dont le célèbre tableau avec le Pape Léon X Médicis de Raffaello Sanzio ; mais nous sommes déjà en 1518-1519.

Dans les siècles suivants, les représentations de lunettes ne se compteront plus. Ils ne manqueront pas non plus à Venise, comme par exemple celles en bois dans les retables de la deuxième moitié du 17e siècle par Francesco Pianta, à la fois dans la sculpture de la Science, mais aussi dans celle de la Bibliothèque, à la Scuola di San Rocco (photo 11), ou celle sculptée dans le marbre dans la première moitié du 18e siècle par Giuseppe Torretto (ou Torretti) visible dans l’Église des Saints Jean et Paul (photo 12).

Photo 11 Francesco Pianta : la Bibliothèque, détail avec des lunettes posées sur un livre ; Scuola di San Rocco, Venise

Photo 11 Francesco Pianta : la Bibliothèque, détail avec des lunettes posées sur un livre ; Scuola di San Rocco, Venise

 

Photo 12 Giuseppe Torretto (ou Torretti) : Présentation de Marie au Temple, d'après le cycle sculptural de divers auteurs dans le presbytère de la Chapelle du Rosaire (première moitié du 18e siècle) ; bien que le relief ait été endommagé par l'incendie du 19e siècle (1867), le personnage avec des lunettes est clairement visible à gauche sur le pupitre ; Église des Saints Jean et Paul, Venise

Photo 12 Giuseppe Torretto (ou Torretti) : Présentation de Marie au Temple, d’après le cycle sculptural de divers auteurs dans le presbytère de la Chapelle du Rosaire (première moitié du 18e siècle) ; bien que le relief ait été endommagé par l’incendie du 19e siècle (1867), le personnage avec des lunettes est clairement visible à gauche sur le pupitre ; Église des Saints Jean et Paul, Venise

La représentation des lunettes était tellement sympathique qu’elle a également été utilisée par les peintres du 18e siècle, par exemple par Giandomenico Tiepolo (Vieil homme à la mappemonde) et Pietro Longhi (Les Alchimistes), comme on peut le voir à Ca’ Rezzonico.

RÉPONSE SUSPENDUE …

Après avoir vu quelques-unes des représentations de lunettes dans la ville, la question se pose : y a-t-il un endroit à Venise où l’on peut admirer quelques exemples de lunettes vénitiennes et en apprendre davantage sur leur histoire ?

Oui, la réponse est positive mais… nous la retrouverons dans le prochain post.

PS: Je remercie le collectionneur Roberto Vascellari pour sa disponibilité et la supervision des deux posts.

Loredana Giacomini
loredanagiacomini@gmail.com
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