Venise, le verre et les lunettes. 2ème Partie

Fév 20, 2021artisanat, Arts, curiosités et traditions vénitiennes, histoire, lunettes, Venise insolite, verre0 commentaires

LE VERRE À VENISE ET LE DÉVELOPPEMENT DES LUNETTES DE VUE

Comme promis dans le post précédent, reprenons le thème des lunettes qui, après les premières créations à Venise au 13e siècle où la connaissance du verre était à des niveaux très élevés, se sont rapidement répandues en Italie, en Europe et en Asie.

LA FORME DES LUNETTES

Au 13e siècle, la forme des lunettes est probablement issue de l’union de deux loupes connues séparément depuis longtemps. La première forme de lunettes était en effet celle dite articulée ; il s’agissait de deux verres réunis par un clou riveté, appelés bésicles clouantes (photo1).

Photo 1 exemplaire de 1950 en bois de lunettes articulées italiennes du 14ème siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection De Lotto

Photo 1 exemplaire de 1950 en bois de lunettes articulées italiennes du 14ème siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection De Lotto

Pour ne pas tomber, ce type de lunettes devait être tenu à la main même si, sur les peintures, on peut voir que les saints, les cardinaux ou les frères qui écrivent ou qui lisent, portent ces lunettes indépendamment sur leur nez sans s’aider de leur main.

Déjà au 15e siècle, les lunettes sont devenues à pont arrondi (photo 2),

Photo 2 lunettes françaises, à pont arrondi, en cuivre, de la fin du 17e siècle, Musée de la Lunette , Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 2 lunettes françaises, à pont arrondi, en cuivre, de la fin du 17e siècle, Musée de la Lunette , Pieve di Cadore, Collection Bodart

une forme qu’elles ont conservé pendant longtemps sans aucun développement successif, même si on a essayé de les fixer avec des ficelles, c’est-à-dire avec des rubans en soie aux montures des lunettes et de les passer derrière le pavillon de l’oreille (photos 3 et 4).

Photo 3 lunettes en cuir à pont arrondi avec ficelles ; Collection Vascellari OAR31, Venise

Photo 3 lunettes en cuir à pont arrondi avec ficelles ; Collection Vascellari OAR31, Venise

Photo 4 Geronimo Dutari, père missionnaire jésuite du 18e siècle avec sa ficelle à l'oreille, gravure ; Collection Vascellari STM62, Venise

Photo 4 Geronimo Dutari, père missionnaire jésuite du 18e siècle avec sa ficelle à l’oreille, gravure ; Collection Vascellari STM62, Venise

Dans le but de ne pas faire tomber les lunettes, objets très précieux, d’autres tentatives ont également été faites. Par exemple à partir du 15e siècle, on a créé celles à branche frontale qui consistaient à ajouter une branche verticale incurvée, ou similaire, passant du pont des lunettes au-dessus du front jusqu’en dessous du chapeau ou de la perruque (photo 5).

Photo 5 Alfonso de Ligorio avec des lunettes de perruque, XVIIIe siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Photo 5 Alfonso de Ligorio avec des lunettes de perruque, XVIIIe siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Aussi incroyable que cela puisse paraître, quatre siècles se sont écoulés depuis les premières lunettes avant d’arriver à celles à tempes latérales rigides, d’abord limitées aux tempes (photo 6) puis modifiées de différentes manières pour arriver derrière le pavillon de l’oreille (photo 7).

Photo 6 lunettes en argent avec embouts en forme de poire, Pays-Bas ; Collection Vascellari OAST15, Venise

Photo 6 lunettes en argent avec embouts en forme de poire, Pays-Bas ; Collection Vascellari OAST15, Venise

Photo 7 spécimen tardif avec branches, semblable à celui donné à la reine Margherita en 1881 lors de son séjour dans le Cadore ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 7 spécimen tardif avec branches, semblable à celui donné à la reine Margherita en 1881 lors de son séjour dans le Cadore ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Au 18e siècle, Venise et la France se sont influencées mutuellement en termes de mode et la lunetterie est devenue l’un des éléments les plus élégants et gracieux.

C’est ainsi que sont arrivées les lunettes à tenir à la main, les faces-à-main (photo 8), tout d’abord portées par les hommes, mais très vite aussi par les femmes prêtes à en faire d’autres objets de séduction féminine. Les faces-à-main étaient typiquement rococo et avaient des poignées centrales – quand elles étaient à ciseaux – ou latérales. Elles pouvaient être placées à l’intérieur d’un éventail ou dans une canne (photos 9 et 10), ou suspendues à un collier ou à une ceinture.

Photo 8 face-à-main à ciseaux des Incroyables (les messieurs qui ont utilisé ce type de lunettes pour la première fois pour émerveiller les dames) ; Collection Vascellari FF15, Venise

Photo 8 face-à-main à ciseaux des Incroyables (les messieurs qui ont utilisé ce type de lunettes pour la première fois pour émerveiller les dames) ; Collection Vascellari FF15, Venise

Photo 9 canne-face-à-main (= avec lunettes incorporées) et autre canne-monocle (= avec verre incorporé) ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore ; les deux appartiennent à la Collection Bodart

Photo 9 canne-face-à-main (= avec lunettes incorporées) et autre canne-monocle (= avec verre incorporé) ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore ; les deux appartiennent à la Collection Bodart

Photo 10 poignée en argent d'une canne de marche contenant un face-à-main ; Collection Vascellari BP1, Venise

Photo 10 poignée en argent d’une canne de marche contenant un face-à-main ; Collection Vascellari BP1, Venise

Le développement successif des lunettes a eu lieu au milieu du 19e siècle avec les pince-nez (photo 11) et en même temps avec les lunettes à branches aux montures très fines et très légères comme celles portées par l’homme d’État italien Camillo Benso, comte de Cavour, sur le célèbre tableau de Francesco Hayez (1864 c.).

Photo 11 pince-nez avec monture métallique, écaille de tortue, nacre, ou bien ouverte ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 11 pince-nez avec monture métallique, écaille de tortue, nacre, ou bien ouverte ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

LES MONTURES

Dès le début, les verres de lunettes avaient naturellement besoin de montures, si possible faites avec des matériaux légers, parmi lesquels l’os, la corne ou le bois (souvent du buis) étaient utilisés au 13e et 14e siècle. À Venise, les « pettenèr », artisans qui fabriquaient des peignes, étaient également spécialisés dans ces procédés à la fois pour l’importance que le bois a toujours eu dans la ville, et aussi parce que les cornes de bovins ont besoin, pour être travaillées, de beaucoup d’humidité, qui ne manque pas à Venise.

Au 15e et au 16e siècle, des métaux ont été utilisés tels que le fer, le cuivre et le laiton. En Europe du Nord, on a également utilisé des fanons de baleine, et pour les plus riches de l’ivoire, de l’argent et de l’or. Le cuir léger est aussi apparu vers le 16e siècle.

Le 18e siècle donne libre cours aux émaux, aux pierres précieuses et à la nacre, tandis qu’en orient, on utilise également le jade et les écailles de tortue de mer.

Au 19e siècle, on assistera au triomphe des nouveaux alliages métalliques, dont l’aluminium, et des premières matières plastiques, tandis qu’au 20e siècle, le titane et d’autres résines synthétiques seront également utilisés.

LA LONGUE-VUE

L’étude et le développement de l’optique ont conduit dès le début du 17e siècle à regarder à distance les objets dont les détails auraient par ailleurs été invisibles à l’œil nu. La première longue-vue composée de verres, qui avait déjà été devinée au 16e siècle, a été fabriquée en Hollande et perfectionnée par Galileo Galilei ; nous savons que Galilée est venu à Venise et du haut du campanile de Saint-Marc, à environ 60 mètres au dessus du niveau de la Place, il a étudié la lune qui, selon lui, était beaucoup plus proche à cette hauteur-là.

Le développement de la production des longues-vues, considérées comme très importantes non seulement pour des raisons astronomiques mais surtout pour des raisons militaires et de guerre, a eu lieu au 17e siècle en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Venise se spécialisera plutôt au 18e siècle dans la production de longues-vues terrestres, dont les images sont à l’endroit et non pas à l’envers ; ce n’est pas un hasard si le matériau utilisé à Venise pour ces objets sera le papier mâché, le même avec lequel on fabriquait les célèbres masques de la ville.

Toujours au 18e siècle, des lorgnettes arriveront de la France à Venise et dans toute l’Europe ; elles aussi, comme les verres, seront quelques fois cachées dans des crosses, des éventails et des tabatières, ou suspendues à des colliers, des ceintures, des poches de gilet, ou formant des poignées de parapluies (photos 12,13,14,15). Les femmes et les hommes de la haute société utilisent des lorgnettes pour s’observer, pour enquêter à distance sur leurs comportements au théâtre, dans les cafés, lors de longues promenades et à toute autre occasion jugée intéressante et/ou morbide.

Photo 12 éventail français brisé (= sans feuille, c'est-à-dire sans papier ni tissu entre les brins) avec longue-vue, début du 19e siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 12 éventail français brisé (= sans feuille, c’est-à-dire sans papier ni tissu entre les brins) avec longue-vue, début du 19e siècle ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 13 éventail brisé en ivoire avec verres, 1785 ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 13 éventail brisé en ivoire avec verres, 1785 ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 14 éventail français brisé avec longue-vue ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 14 éventail français brisé avec longue-vue ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore, Collection Bodart

Photo 15 parapluie avec longue-vue pour poignée ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Photo 15 parapluie avec longue-vue pour poignée ; Musée de la Lunette, Pieve di Cadore

Au 19e siècle en France, la production de jumelles se développera également, même si un système de vision binoculaire avait déjà été étudié par l’opticien vénitien Domenico Selva dans la première moitié du 18e siècle.

LA COULEUR DES VERRES

Pendant des siècles, les problèmes des opticiens ont été ceux de permettre aux artisans, scribes et copistes de prolonger leur vie active lorsque des problèmes d’âge se posaient, mais à un certain moment, on a parlé de « préserver » la vue, c’est-à-dire la protéger de la poussière et de la lumière avec des verres spécifiques différents de ceux utilisés pour les soins oculaires (photo 16).

Photo 16 ensemble de deux lunettes à pont arrondi en cuivre dans leur propre écrin ; celui avec des verres plus foncés est équipé de verres neutres

Photo 16 ensemble de deux lunettes à pont arrondi en cuivre dans leur propre écrin ; celles avec des verres plus foncés sont équipées de verres neutres « conservateurs » pour éviter la fatigue lors de la lecture ; Collection Vascellari OAR12, Venise

Nous avons déjà mentionné la célèbre émeraude de Néron, bien que la raison pour laquelle l’empereur l’ait utilisée soit inconnue. En réalité, de nombreux aristocrates à Rome l’ont imité, même après sa mort.

Plusieurs siècles plus tard, à Venise, Angelo Barovier a créé des verres colorés (comme le montre un manuscrit du 15e siècle maintenant au Museo Civico) et il est devenu célèbre pour la quantité incroyable de couleurs qu’il tirait du verre.

Selon divers auteurs au cours des siècles, bien que pour des raisons non scientifiques, les couleurs préférées étaient le vert et le bleu (photo 17) ; d’autres spécialistes les ont au contraire plutôt déconseillées. À Venise non plus, il n’y avait pas de réponse scientifique, mais, de manière expérimentale, on préférait les lunettes de protection vertes. Célèbres au 18e siècle, ce sont celles précisément appelées, au singulier, verre de gondole (ou de dame) dont les noms dérivent évidemment du fait qu’elles étaient utilisées dans les gondoles par de riches femmes (photo 18). Le vert était de nuance différente selon le maître verrier qui le produisait et auquel on peut maintenant remonter.

Photo 17 lunettes à pont arrondi en os de baleine avec verres solaires verts ; Collection Vascellari OAR19, Venise

Photo 17 lunettes à pont arrondi en os de baleine avec verres solaires verts ; Collection Vascellari OAR19, Venise

Photo 18 vero (= verre) de gondole ou de dame du 18e siècle ; c'est l'un des cinq verres de gondoles trouvés dans le monde jusqu'à présent ; Collection Vascellari VG1, Venise

Photo 18 vero (= verre) de gondole ou de dame du 18e siècle ; c’est l’un des cinq verres de gondoles trouvés dans le monde jusqu’à présent ; Collection Vascellari VG1, Venise

D’après l’analyse faite en 2012 par la Section Expérimentale du Verre sur les lunettes vénitiennes du 18e siècle, on a constaté que le vert protégeait beaucoup mieux les yeux que les autres couleurs. Comment nos vénitiens ont-ils fait pour savoir cela ? Ce n’est pas sur la base de la science, mais sur la base de l’expérience, dont ils étaient sans aucun doute des maîtres.

Aujourd’hui, nous sommes certains des dommages causés à nos yeux par la lumière du soleil avec ses rayons ultraviolets, découverts au 19e siècle : malheureusement Galilée ne le savait pas au 17e siècle et à force d’insister pour observer le soleil jusqu’à l’identification des taches, il en est devenu presque aveugle. Pour protéger les yeux des rayons ultraviolets, les verres correcteurs colorés ont fait leur apparition seulement deux siècles et demi après lui.

LA DERNIÈRE FABRIQUE VÉNITIENNE DE LUNETTES

À Venise, la dernière fabrique de lunettes, à San Trovaso, calle Occhialera, a fermé après la chute de la République (photo 19). Il n’y en a plus eu de véritables dans la ville, mais certains artisans capables de fabriquer les lunettes poursuivaient leur activité. Près du marché du Rialto, nous avons, comme preuve du passé, à la fois un ramo (petite ruelle) et une calle (ruelle) de l’Ochialer (photos 20 et 21).

Photo 19 nizioleto ou ninzioleto de la calle Occhialera; le nizioleto est en vénitien un panneau rectangulaire blanc, avec le nom du campo, calle, corte ou zone concernée ; Dorsoduro, Venise

Photo 19 nizioleto ou ninzioleto de la calle Occhialera; le nizioleto est en vénitien un panneau rectangulaire blanc, avec le nom du campo, calle, corte ou zone concernée ; Dorsoduro, Venise

Photo 20 nizioleto du ramo de l'Ochialer ; San Polo, Venise

Photo 20 nizioleto du ramo de l’Ochialer ; San Polo, Venise

Photo 21 nizioleto de la calle de l'Ochialer ; San Polo, Venise

Photo 21 nizioleto de la calle de l’Ochialer ; San Polo, Venise

LE CADORE ET LA NOUVELLE PRODUCTION

Ce n’est qu’au 19e siècle que se développera l’ophtalmologie, la branche de la médecine qui étudie la pathologie des troubles oculaires et de la vision. Elle conduira à des connaissances scientifiques avec des améliorations conséquentes pour la vue.

Au 19e siècle, la production de lunettes à grande échelle s’est développée au-delà des Alpes jusqu’à ce que, dans le Cadore, un «pettenèr» compétent de Rizzios (un hameau de Calalzo), Angelo Frescura, qui savait non seulement tout vendre mais aussi fabriquer ce qu’il vendait, a commencé, bientôt suivi par d’autres, à fabriquer des lunettes ; puis en 1878, il a inauguré une petite usine dans laquelle travaillaient les habitants de ces lieux, des voisins jusqu’aux parents et amis. Cette activité s’est ensuite développée dans tout le Cadore et elle est devenue extraordinairement productive sur une période de plusieurs décennies, jusqu’à ce que la mondialisation l’emporte.

OCULARIUM, LA COLLECTION VASCELLARI

La tradition de la lunetterie du Cadore (le Cadore était vénitien depuis 1420) a continué à se répandre dans d’autres contextes. L’une de ces familles est arrivée à Venise, elle a tout d’abord ouvert une petite boutique et elle a maintenant une entreprise bien établie. Le fondateur est M. Urbano Vascellari ; son fils Roberto, grand amateur de l’histoire de la lunetterie, possède une collection très riche appelée OCULARIUM d’environ 1 000 pièces historiques absolument rares ou uniques ; c’est précisément là, de préférence accompagnés d’un guide, qu’il faut être reçus pour se faire une idée précise de l’importance de Venise et de son très célèbre verre pour l’histoire de la lunetterie vénitienne.

CONCLUSIONS

À Venise, nous avons de nombreuses références de verres, de lunettes, de longues-vues et de jumelles, comme nous avons essayé de le dire dans ces deux articles, mais il n’y a aucun secteur public qui ait et qui puisse montrer cette richesse de manière concentrée. Par conséquent, j’aimerais vraiment que la très belle collection Vascellari puisse être exposée publiquement, bien que temporairement, dans nos musées afin de combler un vide inexplicable dans nos institutions et d’être appréciée, non seulement par les experts ou les amoureux du sujet, mais par tous ceux qui visitent nos trésors vénitiens.

Loredana Giacomini
loredanagiacomini@gmail.com
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