Giovanna Gradella
Article de Giovanna Gradella

Vittore Carpaccio et la représentation de Venise

Carpaccio peintre d’Histoires

Carpaccio est considéré comme un peintre d’histoires, un maître conteur de la Venise de la Renaissance. Ses toiles évoquent la vie quotidienne de l’époque en la situant dans une architecture fictive et des paysages exotiques qui, bien que riches en symboles du Moyen-Age tardif, appartiennent déjà à la modernité. Nous pourrions dire qu’il unit les pans de deux phases socio-culturelles – correspondant pour nous au Moyen-âge et à la Renaissance– qui, dans sa culture d’humaniste, se rejoignent dans un équilibre parfait.

Mais qui était Vittore Carpaccio?

Né vers 1465, Vittore Scharpaza – latinisé par le peintre en ‘Carpathius’ avant qu’il ne soit, à une époque récente, italianisé en Carpaccio – était le fils d’un marchand de peaux. Il se forma très probablement dans l’atelier de Giovanni Bellini et fréquenta les cercles humanistes de Venise et Padoue. Il possédait une culture raffinée, connaissait les œuvres de Mantegna, de Piero della Francesca, de Pisanello et d’Antonello da Messina. Il étudia la perspective et fut fasciné par les œuvres des peintres flamands que l’on trouvait désormais en grand nombre à Venise.

Carpaccio était surtout un grand observateur. Venise, à cette époque, était une ville vivante, cosmopolite, richissime, bien organisée, orientée vers le futur. Son esprit d’observation le conduisit à photographier visuellement l’inépuisable variété de formes et de couleurs qui l’entouraient, qu’il s’agisse de costumes, tissus, chapeaux de toutes formes, coiffures, bijoux, chaussures mais aussi gondoles, ponts, cheminées, tours, paysages lagunaires et intérieurs de palais. C’est dans ce réservoir d’images qu’il puisera pour créer ses œuvres et transformer en récit le contexte urbain et la vie réelle.

Au cours de sa carrière, il peindra principalement des sujets religieux, des saints et des retables d’autel mais il sera également un habile portraitiste. C’est toutefois dans le cadre des Scuole que son talent s’épanouira.

Les Scuole étaient des confréries laïques d’entraide et de bienfaisance qui réunissaient diverses catégories de populations en fonction de leur profession, de leur pays d’origine ou de leur intention caritative. Dotées d’un statut qui en définissait les fonctions, les Scuole les plus riches accueillaient leurs membres dans un lieu dont le décor reflétait à la fois le prestige social et politique de ses hôtes.

Appelé en 1490 par la Scuola de Sainte Ursule, Carpaccio commença à réaliser des tableaux qui, en fonction de la commande, illustraient la vie de saints en s’inspirant des écrits de Jacopo da Varagine. Après s’être installé près du Campo San Maurizio, il travaillera pour les Scuole voisines des Albanais et de Saint Etienne mais également pour la prestigieuse Scuola Grande de San Giovanni Evangelista et pour la Scuola des Dalmates (ou de San Giorgio degli Schiavoni). Ce dernier reste à Venise le seul exemple d’un cycle pictural complet de Carpaccio encore dans son lieu d’origine.

Venise idéalisée

A l’arrière-plan de ses tableaux, Carpaccio peint des paysages imaginaires, parfois de style oriental (voir ‘Le triomphe de Saint Georges’ de la Scuola dalmate), parfois ordonnés et lumineux (comme l »Arrivée des ambassadeurs’ pour le cycle de Sainte Ursule), sauvages et sombres (par exemple l’Angleterre du cycle de Sainte Ursule), désordonnés mais accueillants (comme le monastère de Saint Jérôme, toujours pour la Scuola dalmate), qui sont toujours de véritables scénographies capables de définir, au premier coup d’œil, le contexte de l’événement.

Tout comme Marco Polo qui, dans les ‘Villes invisibles’ d’Italo Calvino, confie à l’empereur Kublai Khan: “Chaque fois que je fais la description d’une ville je dis quelque chose à propos de Venise ”, Vittore Carpaccio met en scène Venise chaque fois qu’il évoque un lieu. Venise est le modèle de toutes les villes avec ses architectures médiévales d’inspiration byzantine, ses arcs pointus lobés, ses loggias, ses coupoles, le nouvel ordre de la Renaissance, les briques, les marbres et tout ce qui la rend unique et inimitable.

Venise transparaît ou apparaît dans ses formes publiques et privées, réelle ou idéalisée, telles les différentes pièces d’un puzzle assemblées pour former un tout constant et harmonieux, révélateur d’un passé architectural qui n’a pas totalement disparu.

Les lieux évoqués par Carpaccio aujourd’hui

Un parcours d’observation et de chasse aux détails permet encore aujourd’hui de retrouver ou même seulement de comparer certains de ces éléments architecturaux. La liste est longue et les lieux ne sont pas toujours identifiables mais cela vaut la peine de se lancer dans ce divertissement cent pour cent vénitien.

L’exemple le plus emblématique est sans aucun doute le pont du Rialto tel que Carpaccio nous le présente dans son œuvre ‘Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto’, réalisée en 1494/ 96 pour la Scuola Grande de Saint Jean l’Evangéliste (photo 1). Un pont-levis en bois, comme celui dessiné par Jacopo de Barbari, dans sa Vue extraordinaire de Venise datant de 1500 (photo 2). Le pont actuel, construit en pierres d’Istrie environ un siècle après celui représenté sur le tableau, abat les barrières médiévales en offrant à la ville un de ses symboles les plus iconiques. Malgré des formes radicalement différentes et des travaux de consolidation des rives exécutés à l’époque pour supporter le poids du nouveau pont, on y retrouve les mêmes lignes obliques des marches qui descendent vers le Grand Canal (photo 3 et 4).

Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto
1. Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto
Vue de Venise de Jacopo de Barbari, détail du pont du Rialto
2. Vue de Venise de Jacopo de Barbari, détail du pont du Rialto
Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto, détail
3. Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto, détail
Pont du Rialto, détail
4. Pont du Rialto, détail

Un autre pont, cette fois-ci plus facilement reconnaissable, est représenté sur une toile appartenant au cycle des histoires de Sainte Ursule ‘Le retour des ambassadeurs’, 1496-98 (photo 5). En premier plan, l’arrivée des ambassadeurs annoncés par un serviteur et la rencontre avec le roi à l’intérieur d’une loggia en marbre. En arrière-plan, la ville d’Angleterre telle que Carpaccio se l’imagine avec, au centre, un édifice élégant (le palais royal?) dont la structure crénelée rappelle celle de la façade du Palais des Doges (photo 6) et enfin, le pont (photo 7). Le pont, occupé par une foule de curieux qui le relie à la scène en premier plan, rappelle en effet le ‘pont de la Paille’, construit au XIVe siècle et parfaitement conservé encore aujourd’hui, qui unit la jetée du palais des Doges à la Riva degli Schiavoni (photo 8).

Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Retour des Ambassadeur
5. Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Retour des Ambassadeur
Palais des Doges, crénelage
6. Palais des Doges, crénelage
Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Retour des Ambassadeurs, détail
7. Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Retour des Ambassadeurs, détail du pont
Pont de la paille
8. Pont de la paille

Un autre élément du tableau qui renvoie à Venise est la fenêtre géminée entourée d’un arc en plein cintre conçue par Mauro Codussi que l’on peut encore observer sur les palais Vendramin Calergi (photo 9) et Corner Spinelli situés sur le Grand Canal, tous deux construits dans les années 1480.

Palais Vendramin Calergi, fenêtre géminée de Codussi
9. Palais Vendramin Calergi, fenêtre géminée de Codussi

Toujours sur la même scène, mais également repris dans de nombreux autres paysages, Carpaccio représente un port dont les tours, bien que différentes, nous rappellent l’Arsenal de Venise. L’Arsenal, chantier naval de la République, est un thème récurrent chez lui. On retrouve très fréquemment les galères, les murs en briques, les créneaux médiévaux, les tours en arrière-plan de ses tableaux, quelles qu’en soit la localisation géographique. Par exemple, dans  »Rencontre et départ des Fiancés’ qui est un épisode du même cycle de Sainte Ursule, nous retrouvons le pont de l’Arsenal, sous la forme d’une structure aérienne presque isolée de son contexte de ville maritime nordique aux multiples tours (photo 10 et 11).

Cycle des Histoires de Sainte Ursule, 'Rencontre et départ des Fiancés', détail
10. Cycle des Histoires de Sainte Ursule, ‘Rencontre et départ des Fiancés’, détail
Arsenal, Porte d'eau
11. Arsenal, Porte d’eau

Quelque chose de semblable à l’Arsenal, mais cette fois en style Renaissance, peut être observé à l’arrière-plan de l »Arrivée des Ambassadeurs’ (1496-98). Derrière la tour et le mur crénelé se dresse une horloge (photo 12) qui nous rappelle à la fois celle de la porte d’eau de l’Arsenal (bien que construite plus tard) et celle de la Tour de l’Horloge de la Place Sait Marc (photo 13). Cette tour extraordinaire qui fut en effet terminée en 1499 fit l’orgueil des vénitiens et les impressionna par sa modernité. Vittore Carpaccio ne résista pas, semble-t-il, à la tentation d’inclure dans son tableau l’Horloge et les fenêtres de l’Architecte Codussi, nouveautés qui étaient en train de transformer Venise en une ville cosmopolite moderne.

Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Arrivé des Ambassadeurs, détail
12. Cycle des Histoires de Sainte Ursule, Arrivé des Ambassadeurs, détail
Tour de l'Horologe
13. Tour de l’Horologe

Le paysage urbain laisse la place au paysage lagunaire. Plus ou moins fidèle à la réalité, la lagune s’ouvre en arrière-plan de ses tableaux avec ses bancs de sable, ses étendues d’eau et ses îles se profilant à l’horizon. On peut en effet reconnaître l’île de San Giorgio Maggiore située face au Palais des Doges (photo 16). Nous la retrouvons également dans deux œuvres célèbres de Carpaccio: ‘Le portrait du Doge Leonardo Loredan’ (1501-05) (photo 14) et ‘Le Lion de Saint Marc’, peint en 1516 (photo 15) pour le ‘Dazio’ du vin (douane pour l’imposition du vin). Dans les deux cas, l’île est représentée telle qu’elle était avant les travaux commissionnés à Andrea Palladio au XVIe siècle. Impossible de ne pas reconnaître les trois cyprès dressés derrière le mur d’enceinte du monastère.

Portrait du Doge Leonardo Loredan
14. Portrait du Doge Leonardo Loredan
Lion de Saint Marc, détail
15. Lion de Saint Marc, détail
Ile de San Giorgio Maggiore
16. Ile de San Giorgio Maggiore

Le grand talent de Carpaccio réside dans sa capacité de passer continuellement du réel à l’imaginaire et, tout en s’inspirant des grands peintres de son époque comme Giovanni Bellini et Giorgione, de s’affirmer à travers un style unique empreint de raffinement pour nous offrir un témoignage émouvant de comment était Venise il y a cinq siècles.

Pour découvrir la peinture et les lieux évoqués par Carpaccio, vous pouvez contacter Giovanna Gradella à l’adresse giovanna@touringvenice.com

Giovanna Gradella
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